Le vêtement est depuis des siècles un langage, une expression et, avant tout, une nécessité. Le mot mode fait son apparition à la fin du Moyen-Âge. Du latin « modus», il signifie « manière », puis « façon » qui conduira au mot anglais «fashion». Vers le milieu du 16ième siècle, on verra apparaître l’expression « être à la mode».Ce phénomène naissant va de pair avec l’accroissement de la richesse et le développement du commerce .On parle jusqu’alors plus souvent de l’histoire du costume que de l’histoire de la mode. La mode sous-entend quelque chose de passager, d’éphémère et de superflu. Mais il s’agit avant tout de l’évolution des formes, des matières, des textures et des couleurs. Et par-dessus tout, celle-ci est l’expression d’un individu dans une société qui a ses codes, ses restrictions et ses valeurs. Le vêtement nous renseigne sur celui qui le porte, sur son métier, son rang social, sa condition. Les désirs d’affirmation, de changement et de nouveauté sont probablement les plus grands moteurs d’évolution de la mode. Cette deuxième peau que l’on appelle costume ou vêtement a connu une évolution spectaculaire depuis les quatre cent dernières années. Je tenterai de retracer cette évolution pour comprendre un peu mieux cette histoire qui est la nôtre à travers cette expression qu’est la mode.
1608 À 1763 OU LA NOUVELLE-FRANCE
Le peuplement de la Nouvelle-France a pour but premier d’enrichir la France, mère patrie. On envoie des familles entières, des soldats, des filles du roi, des religieuses et des religieux .L’habillement des premiers colons est assez rudimentaire et restreint. Venu directement de France, il ressemble de toute pièce à celui du paysan français. D’ailleurs, il prendra un autre siècle à s’adapter un peu mieux aux rigueurs de l’hiver. Le meilleur allier du colon durant la saison froide est avant tout le grand foyer dans la maison. La grande majorité de la population de la Nouvelle-France connaît des conditions de vie de rigueur extrême, autant sur le plan du climat, que de l’agriculture, de l’éducation et de la santé. L’habillement est tout de même une des nombreuses préoccupations des femmes qui gèrent l’inventaire familial.
La garde-robe de l’homme est principalement constituée de la chemise, la culotte (ancêtre du pantalon), la veste, le capot (sorte de manteau à capuchon) et, finalement, du chapeau. Une des pièces maitresses de cet ensemble est le capot qui est en quelque sorte l’évolution de la cape. Il peut être muni d’un capuchon et serré aux hanches au moyen d’une ceinture fléchée ou d’une ceinture de cuir. Le capot est porté à l’origine par les Amérindiens qui le fabriquent à partir des couvertures obtenues grâce au troc. Les hommes qui travaillent dans le bois apprennent à revêtir des peaux d’animal afin de se protéger du froid. De façon générale ils ont besoin surtout de vêtements assez robustes pour survivre à un travail souvent très physique. Rapidement, on laisse de côté les chapeaux d’importation pour le port du chapeau de castor pour l’hiver ou pour le bonnet. Ces deux items sont faciles à fabriquer et n’ont pas besoin d’être importés. Le bonnet est fait de laine de plusieurs couleurs et parfois orné de fourrure. On le baptise du nom de tuque.
Les éléments du costume de la paysanne sont peu nombreux. Les femmes se contentent à cette époque d’une jupe, d’une chemisette, d’un tablier, d’un manteau et d’une coiffe. Les coiffes et les bonnets des dames sont plus sobres que ceux des hommes. Ils sont fabriqués de différents tissus, toiles de coton, taffetas ou lainages. On porte parfois une veste de lainage sans manches, boutonnée à l’avant, par dessus la chemise qui elle, est généralement fabriquée avec du coton non-blanchi. Les chaussures ressemblent plutôt à des bottines ou à des sabots.
Les vêtements doivent durer le plus longtemps possible. On relate dans certains documents la pauvreté extrême des gens qui habitent en milieu rural. L’approvisionnement en tissu, en fil et autres fournitures sont assez rares et coûtent très cher. Le lavage du linge se fait plutôt rarement. C’est une besogne ardue et on doit éviter à tout prix d’user le linge. Le raccommodage constitue une part importante de l’entretien des vêtements et doit être assez rudimentaire étant donné le manque de fournitures. Cet entretien rigoureux est une priorité étant donné le manque de moyens. Bon nombre de colons doivent s’auto suffire en matière de vêtements et apprendre à les confectionner eux-mêmes car les tissus importés de France sont trop onéreux pour la majorité d’entre eux.
Chez le bourgeois, le costume est naturellement plus élaboré. On voit à cette époque le début d’une longue évolution vers un vêtement de plus en plus sobre et on ose croire de plus en plus au vêtement pratique et fonctionnel. On assiste à la disparition des fraises en guise de col pour voir apparaître de grands cols plats et ronds que l’on nomme rabats. Le rabat est noué au cou par des cordons et il est fait de cotons, de broderies et de dentelles. Vers la fin de cette période, le costume est composé principalement du justaucorps, garni de boutons à sa longueur, sous lequel est portée la veste fabriquée d’un tissu différent, brodée et, elle aussi, boutonnée sur toute sa longueur. Les culottes sont froncées et se portent au genou. La veste étant de type redingote, cache presque la culotte. Le port du bas long et de la chaussure à talon avec boucle carrée est très en vogue. Un grand contraste existe entre l’habillement des habitants et celui des gens dits importants. La mode, toujours importée directement de France, trouve preneur chez les mieux nantis et les plus influents. Même en Europe, c’est la France qui dicte la noblesse en matière de style. Les nouveautés arrivent ainsi par bateau avec la nouvelle saison et les marchands s’en emparent pour faire le bonheur de ceux qui peuvent se procurer ces beautés venues de la mère patrie. On importe bien sûr les vêtements et les accessoires mais aussi les tissus. Ainsi, des couturières peuvent confectionner de belles copies de ces modes françaises pour les dames en manque de nouvelles tenues. On dit qu’à Québec, lors des grands événements, les femmes étaient vêtues des plus beaux atours et qu’elles semblaient venir de familles nobles. Ce luxe pouvait surprendre dans une ville, dans un pays dont le voyage et la distance étaient immenses. On parle de chaussures brodées d’or ou d’argent, de velours, de soie, de brocart et de broderies. On relate ainsi l’inventaire vestimentaire du marquis de Vaudreuil décédé en 1726. On dit qu’il n’y a rien de vraiment canadien dans ces vêtements, et d’ailleurs que les dignitaires ne portent que de la lingerie d’importation. «Outre les habits de cérémonie, la garde-robe du marquis comprend vingt-deux chemises de toile de Rouen garnies de batiste, vingt-trois cravates de mousseline et quelques autres de point d’Angleterre, des coiffes de toile de Paris, des bonnets et des chaussettes de toile tricotée, des robes de chambre de taffetas, des mantelets de florentine, des gants de peau d’élan et de castor, etc.»Par ailleurs, d’autres personnalités, marchands ou bourgeois profitent de cet exode pour se débarrasser enfin de toutes ces extravagances superflues.
En France, l’époque de la perruque flamboyante et poudrée laisse la place à une coiffure plus courte et plus sobre. Les hommes se mettent à porter les cheveux nattés et noués d’un ruban. Les femmes se nouent les cheveux avec des boucles attachées derrière la tête. Le vêtement féminin se fait plus léger dans les matières. Les jupes ont beaucoup d’ampleur et sont soutenues par des cerceaux et se composent parfois de plusieurs épaisseurs. D’ailleurs, les jupes sont si volumineuses que l’on peut y dissimuler ses effets personnels sans avoir recours au port d’un sac à main qui est presqu’inexistant jusqu’à présent. Les corsages sont ajustés et baleinés, parfois rembourrés de plastrons rigides. Ils sont ornés de dentelles, de brocarts et de rubans lacés. Les manches oscillent autour du coude et se terminent par des étages de volants froncés. La qualité et la quantité des dentelles sont un des facteurs dominants pour reconnaître le rang social de celui ou celle qui les porte. À noter qu’en Nouvelle-France les communautés religieuses s`occupent de confectionner les dentelles. Mais celles-ci sont exclusivement destinées aux ornements ecclésiastiques. Toutes ces tendances qui ont pris naissance en France traversent l’océan une à une et prennent parfois bien du retard avant d’amarrer dans le port de Québec.
La politique française en matière de commerce consiste principalement à l’exportation de nos matières premières, en particulier la fourrure. En retour, notre jeune colonie a le devoir d’importer le plus de biens possible. Le Canada existe pour servir les intérêts de la France et toute concurrence envers celle-ci ne peut être tolérée. Nos dirigeants ont donc le devoir de surveiller les petits ateliers et commerces naissants afin qu’ils ne nuisent pas à la mère patrie. Toutefois, une certaine production voit le jour pour combler les besoins quotidiens des habitants. C’est ainsi qu’apparaissent tranquillement des ateliers de chapellerie, de couture, de tailleurs, de cordonniers qui réparent puis fabriquent les chaussures. Malheureusement, les petites manufactures qui ont pris trop d’expansion se voient fermer leurs portes sous les ordres explicites des dirigeants de France.
LA FOURRURE
L’histoire de la fourrure est une histoire qui date de l’âge de l’homme. Prisée pour sa chaleur incomparable, la fourrure est l’or de nombreux marchands au début de la colonie. C’est à Québec, en 1608, que Samuel de Champlain vient établir le premier comptoir de traite de fourrure. Du haut du Cap Diamant, il est facile de contrôler les allées et venues sur le fleuve et cet endroit lui semble idéal. Le commerce de la fourrure représente au cours des 17ième et 18ième siècles environ 70% des exportations de la colonie vers l’Europe. La principale fourrure visée par ce commerce est assurément celle du castor, qui restera à cette époque la fourrure la plus utilisée dans la confection des accessoires et des vêtements. Ce commerce est fondé sur le troc ou la traite des fourrures avec les Amérindiens.
Montréal est un centre important du commerce des fourrures. Des canots arrivent par centaines, apportant des dizaines de milliers de peaux pour en faire la vente ou le troc. La France ayant trouvé le Canada comme nouvelle source d’approvisionnement, les besoins du marché seront maintenant comblés. À la fin du 17ième siècle, de nouvelles réglementations contrôlent le commerce et c’est alors que plusieurs Canadiens deviennent coureurs des bois et s’enfoncent plus profondément dans le territoire à la rencontre des Amérindiens. Au bout de ces transactions entre coureurs des bois et Amérindiens, c’est la Compagnie de la Baie d’Hudson qui assure la plus grande partie du commerce avec l’Europe.
Il reste que l’ampleur du phénomène influence directement les habitudes vestimentaires et quotidiennes des colons de l’époque. Le chapeau de castor est devant tout autre produit, l’item de fourrure le plus porté et le plus accessible de l’époque. Sans négliger bien sûr les manchons, les gants, les manchons de pieds pour la carriole et les doublures de manteaux. Ces accessoires sont portés autant par les hommes que par les femmes. Les maisons étant bien mal isolées et le froid étant présent durant de longs mois, la couverture de fourrure est un élément presque essentiel du quotidien. À la fin du 18ième siècle, les robes des femmes sont plus légères et moins encombrées. Pour les rehausser, on introduit dans la mode des étoles de fourrures de toutes les formes. Jusqu’à ce moment, la fourrure est utilisée principalement en accessoire.
Dans les années 1860, le phoque devient une fourrure très populaire. Le manteau de fourrure tel que nous le connaissons aujourd’hui fait son apparition au milieu du 19ième siècle. C’est en 1900 que la fourrure est introduite officiellement dans les défilés de la Haute Couture. À cette époque il est très tendance de porter sa zibeline d’une façon un peu nonchalante et décontractée. De pair avec l’apparition de la voiture, on recherche maintenant des fourrures plus robustes telles la chèvre, le raton laveur, le lynx et même le mouton. Durant les années 1920 et 1930, une grande partie des vêtements de luxe sont bordés de fourrure au niveau des ourlets et des manches. On utilise des pièces de renard noir et de renard bleu pour orner de grands collets apposés sur les mantes du soir.
Dans les années 1960, avec l’avènement du prêt-à-porter, de nouvelles façons de faire voient le jour et le design en est directement influencé. Depuis ce jour, les techniques de confection, de teinture et de traitement évoluent sans cesse. Par exemple, des pièces amusantes sont crées à partir du tricot de fourrure. Plusieurs designers québécois, comme Jean-François Morissette à Québec, s’associent aux grands manufacturiers afin d’offrir une diversité nouvelle de styles et de rajeunir les collections encore très classiques. D’autres préfèrent tout fabriquer dans leurs propres ateliers. On pense alors à Fourrures Denis de Québec ou encore à Créations George Roy de Lévis pour n’en nommer que quelques-uns. Bien sûr, même cette industrie si unique qui fait partie de notre histoire profonde, n’échappe pas à la concurrence asiatique qui offre des produits qui imitent parfaitement la production haut-de-gamme de nos fabricants et artisans locaux. Malheureusement, il s’agit souvent de peaux de fourrure de moins belle qualité, qui sont très étirées et qui n’auront jamais la durée de vie de nos bonnes vielles peaux. Cette concurrence féroce attaque tous les marchés internationaux et tend à faire diminuer la production locale de manteaux neufs.
LA CEINTURE FLÉCHÉE
Les origines de la ceinture fléchée ne sont pas très précises. On ne sait pas si on doit l’associer aux peuples autochtones ou aux européens, français, écossais ou anglais. Cette ceinture de laine fait partie de l’habillement dès le début de la colonie. Pièce majeure du folklore québécois, on la voit portée par le coureur des bois, par le marchand et par le patriote. On la voit, nouée par-dessus le manteau, typique de l’image que l’on se fait de nos héros de l’histoire. Plus étendue dans les mœurs, elle fait partie au 17ième siècle de l’uniforme des élèves du Séminaire de Québec. L’arrivée des anglais représente toutefois la consécration d’une mode qui durera jusqu’à la fin du 19ième siècle. Au début, c’est un art qui prend racine dans les maisons. Bientôt, de petites manufactures se spécialisent dans le tissage de ces ceintures. On initie les jeunes filles très jeunes, sous l’enseignement de leurs mères. Elles apprennent à maîtriser les différentes techniques plus ou moins complexes du tissage afin de réaliser à leur tour un ouvrage unique. On dit que les plus beaux brins de laine viennent d’Angleterre. Les tissages peuvent se faire en série et être vendus à des marchands qui en font la revente. Sinon, il y a les demandes spéciales de particuliers où les tisseuses peuvent prendre le temps de travailler avec plus de fantaisie.
Malheureusement, vers 1890 on voit s’éteindre une grande partie de cette petite industrie. La Compagnie de la Baie-d’Hudson prend le contrôle presque complet de la distribution de la ceinture fléchée et envoie sa production entière vers l’Angleterre dans des manufactures qui arrivent à imiter le produit à moindre coût. Le District de Coventry en Angleterre fabrique ces tissages sur des métiers très anciens et connaît l’art du tissage de laines multicolores depuis le début du millénaire. Les Indiens d’Amérique ont adopté très tôt la ceinture fléchée au contact des coureurs des bois et des traitants de fourrure. Elle sert bien sûr de ceinture pour nouer leur capot, mais elle représente aussi un atour propre à l’homme blanc et fait partie des premiers échanges entre eux. Les Indiens se l’approprient si rapidement que l’on associe aujourd’hui le fléché à une origine indienne. Aujourd’hui, l’art de la ceinture fléchée est toujours vivant. Art ou artisanat, il est resté vivant grâce à des passionnés qui ont voulu raviver cette mémoire.
1763 À 1900 OU DE L'ARRIVÉE DES ANGLAIS JUSQU’AU MONDE MODERNE
La conquête n’amènera pas de grands changements dans la politique commerciale installée par la France. L’Angleterre continue d’exercer la même emprise commerciale sur son nouveau territoire. La colonie attendra encore presqu’un siècle avant de voir croître des entreprises qui auront la faveur des dirigeants. Par contre, en Europe, l’industrie manufacturière se développe rapidement et plus en plus de vêtements fabriqués en série arrivent sur le continent pour alimenter les besoins vestimentaires des habitants. Ceux-ci, habillés de la même manière du matin au soir, optent pour un vêtement de travail résistant. Le début de l’industrialisation amène plusieurs vêtements de travail confectionnés en série tels la salopette, la chemise de couleur bleue du travailleur, le costume de gouvernante, et particulièrement tous les vêtements nécessaires dans les métiers qui ont trait à la nourriture : bouchers, boulangers, cuisiniers, etc… Il est intéressant de savoir que la différence entre cols bleus et cols blancs date du 19ième siècle. Les ouvriers et les travailleurs manuels adoptent la couleur bleue car celle-ci représente la protection. La chemise bleu indigo deviendra jusqu`à ce jour l`uniforme universel du travailleur manuel. De l`autre côté, l’homme qui travaille dans un bureau porte la chemise blanche, propre et bien repassée avec un col toujours impeccable et surtout très empesé.
Le principal vêtement pour l’hiver est encore le manteau-couverture à capuchon ou capot. À la campagne, on le porte même à l’intérieur pour se réchauffer tellement les maisons sont froides. C’est au milieu du 19ième siècle que ce vêtement est adopté par les gens de la classe bourgeoise pour leurs loisirs extérieurs. Il est généralement blanc et garni de rayures de couleurs au bas. Chez les paysans, on retrouve le capot en «étoffe du pays». Il s’agit d’une lourde laine tissée à la main habituellement de couleur grise. Beaucoup plus pratique que celui de couleur blanche, il est porté avec une tuque de laine de couleur rouge ou bleue et des bottes «sauvages» de type mocassins fabriquées en peaux d’animaux de la ferme. A l’intérieur, la femme préfère la laine fine aux étoffes légères. Ces vêtements sont habituellement sombres, facilitant leur entretien. Les jupes se portent au dessus de la cheville. Elles sont garnies de quelques rayures de couleur à l’ourlet. Dès le début du siècle, on porte une veste de laine sans manche sous laquelle on porte la blouse ample de toile.
Les habits du pouvoir sont encore bien différents des habits du peuple. Les bourgeoises, qu’elles soient d’origine française ou anglaise, se vêtissent de laine pour aller à la campagne. Mais leur quotidien est fait de mousselines, taffetas, brocarts, velours, dentelles, satins, tulles, franges, rubans, qui sont autant de matières donnant forme à une mode féminine absolument magnifique. Ces dames doivent avoir des tenues différentes pour le déjeuner, pour la ballade, pour le thé, pour le dîner, pour les grandes sorties. La cape à capuchon a la cote pour les sorties mondaines. Elle peut être bordée ou même doublée de fourrure. Ce faste connaîtra par contre son apogée vers la fin de ce siècle. On voit apparaître au cours de cette époque une mode beaucoup plus fantaisiste sur le plan de la couture. De nouvelles formes voient le jour. Des robes doucement évasées vers le bas déclasseront la robe à crinoline pour mieux la retrouver à la fin du siècle, mais cette fois plus légère qu’auparavant. Les drapés et les découpes sont travaillés de façon différente au niveau des corsages. Le corset à plastron jusqu’alors si présent a pratiquement disparu. Côté décolleté, la pudeur reprend du service vers 1870 avec des cols très hauts qui couvrent entièrement le cou. C’est le début d’une certaine austérité bourgeoise avec des coiffures plus sobres et des couleurs plus sombres et plus nuancées. La pudeur étant poussée à l’extrême, on invente une culotte pour femme qui couvre la jambe jusqu’à la cheville pour éviter que l’on aperçoive celle-ci. C’est en quelque sorte le premier pantalon pour dame de l’histoire. Vers 1885, on voit l’apparition de la coupe style tailleur pour dame, inspirée de la mode masculine.
On voit chez l’homme une nouvelle variété de tenues de par l’influence de la mode masculine anglaise sur toute l’Europe et, par le fait-même, en Amérique. Un éventail impressionnant de par-dessus voit le jour. Des vestes plus amples et plus droites et toutes les longueurs sont désormais chose courante. Le pantalon droit déclasse à tout jamais la culotte dès 1830. C’est vers 1860 que s’impose définitivement le complet trois pièces qui comprend le pantalon, le veston et le gilet, à peu près tels que nous les connaissons aujourd`hui. Adieu les accessoires superflus, les jabots, les dentelles, les imprimés colorés et les coloris flamboyants. L’élégance masculine prise tout de même les gants, la cravate, les mouchoirs, la canne et le chapeau. Sobriété, modestie et raffinement sont les mots d’ordre du parfait gentleman. Ce renversement drastique est un point de non retour. Dans l’histoire, la fantaisie est désormais réservée à la femme et toute extravagance masculine est dès lors jugée féminine. Ce code d’éthique ne changera presque plus et se traduit dans les mêmes termes à notre époque. Ayant trouvé confort et convenance dans ses nouveaux atours, l’homme est devenu plus paresseux en terme de style. Non pas qu’il ne soit connaisseur en matière de textiles et de formes, il sait reconnaître le raffinement et la justesse de la coupe. D’ailleurs, c’est l’homme qui demeure le grand maître de l’industrie textile et vestimentaire, de la conception à la production. La femme, elle, se garde le travail de «petite main» pour encore quelques décennies.
LES GRANDS MAGASINS
Vers 1870, on voit s’implanter dans les villes un nouveau genre de commerce qu’on appelle grands magasins. Ils sont divisés en rayons et offrent tout ce qui est nécessaire aux besoins vestimentaires de toute la famille. On y vend aussi les tissus et les garnitures utiles à la confection. Les chaussures, les bijoux, les chapeaux, les foulards et tous les accessoires ont chacun leur rayon.
C’est sur la rue Buade à Québec, qu’en 1837 William Samuel Henderson fonde la maison Henderson, Holt & Renfrew Furriers qui se spécialise dans la confection de chapeaux et de fourrures destinés à la haute société de Québec. Holt Renfrew devient pendant plusieurs générations le fournisseur de fourrures attitré de la famille royale anglaise. Sous l’influence des marchés, Holt Renfrew développe la même stratégie que ses concurrents et offre à sa clientèle le chic ultime de la couture dans tous ses aspects. Il deviendra le plus grand diffuseur de mode haut de gamme à travers le Canada avec des magasins dans toutes les grandes villes du pays.
C’est par la suite qu’en 1870 la maison Simons ouvre ses portes sur la Côte de la Fabrique à l’emplacement même où elle siège actuellement. Toujours dirigée par les descendants de John Simons, fils d’immigrant écossais et fondateur du premier commerce familial, cette entreprise de commerce au détail est aujourd’hui un véritable emblème et une grande fierté pour la ville de Québec. Elle est l’une des seules à avoir survécu aux changements drastiques du monde commercial de la mode.
C’est dans la même année que Zéphirin Paquet installe son commerce sur la rue Saint-Joseph. La marchandise offerte est très variée. On y retrouve des vêtements pour toute la famille, des chaussures, de la lingerie, de la mercerie, des tissus et des fourrures. En 1890, le magasin déménage à son emplacement toujours rue Saint-Joseph, face à l’Église Saint-Roch. La compagnie Paquet devient le plus grand magasin à rayons de la ville de Québec. En plus des trente-huit rayons de vente, cet imposant édifice abrite des ateliers de confection de chapeaux, de costumes et de robes pour dames.
C’est ainsi qu’au cœur de Saint-Roch, la mode prendra racine à Québec. Par la suite six anciens chefs de rayons de la compagnie Paquet s’unissent pour ériger un nouveau concurrent, le Syndicat de Québec. Il devient ainsi la deuxième plus grande surface. L’ère des grands magasins est florissante et voit naître autour des mêmes années, J.B. Laliberté, spécialisé dans la vente au gros et au détail de la fourrure. Ensuite, le magasin Pollack se spécialise au départ dans les vêtements pour homme pour étendre ensuite la gamme de ses produits à toute la famille. Il est le premier à offrir un système à prix fixe, car,jusqu’à l’époque, la coutume était de négocier les prix à chaque achat. Il reste que la plus grande part de marché des grands magasins est la mode féminine. Elle représente 75% des ventes.
Cette nouvelle forme de diffusion a un impact incroyable sur la mode à Québec. Cette structure de distribution permet à des acheteurs de se rendre à chaque saison à Paris et à New-York afin de dénicher les dernières tendances en matière de couture .Ces produits exclusifs sont offerts dans des salons exclusifs où ils sont proposés à une clientèle de dames bien en vue. Chez Paquet, on l’appelle le Salon des Dames. Des défilés sont organisés pour présenter les nouveaux arrivages .Ce concept rend accessible la mode des grandes métropoles sans trop de décalage dans le temps. Des arrangements sont pris avec les maisons de couture qui autorisent que des copies soient produites à rabais pour une plus grande diffusion de leur nom. Les techniques de fabrication se développent à une vitesse effrénée et la qualité des vêtements produits en série ne cesse d’augmenter. La majorité des produits sont importés d’Europe et les autres proviennent de manufactures américaines ou canadiennes. Certains magasins produisent eux-mêmes quelques produits et offrent pour la plupart le service de confection et de retouches .C’est ainsi que l’on retrouve une grande quantité de copies plus ou moins exactes des modèles de la couture française et new-yorkaise à prix abordable.
On assistera beaucoup plus tard à la naissance d’une couture canadienne et québécoise. Mais pour le moment, les ateliers et les manufactures sont concentrés à produire des copies ou des interprétations le plus fidèles possibles pour une clientèle qui connaît maintenant le changement, le mouvement, le rythme de la mode.
DOMINION CORSET
Corsets, gaines, soutien-gorge, culottes, bas-culottes, imaginez le dessous féminin que vous voudrez, c’est à coup sûr la Dominion Corset qui l’a fabriqué. Première industrie du genre en Amérique du Nord, cette industrie fondée par un canadien français a donné à la ville de Québec une image de réussite internationale. Cette réussite, c’est Georges-Élie Amyot qui en est l’acteur principal. C’est le 13 octobre 1886, qu’il s’associe à Léon Dyonnet pour fonder Dyonnet&Amyot situé au pied de la rue de la Couronne. Deux ans plus tard, il reprend le contrôle de l’entreprise et la rebaptise Dominion Corset Manufacturing Company. La réussite fulgurante de l’entreprise donnera naissance à deux succursales importantes. En 1889, celle de Montréal située rue Notre-Dame et en 1892, celle de Toronto sur Bay Street. C’est en 1897 que Georges-Élie Amyot fait l’acquisition d’une ancienne manufacture de chaussures sur la rue Dorchester sud. Suite à des rénovations majeures, la manufacture devient la plus importante du genre au Canada. En 1911, un incendie majeur détruit presque la totalité de l’immeuble. Il sera aussitôt reconstruit tel que nous le connaissons aujourd’hui et les installations de l’usine sont les plus modernes jamais vues. Durant les travaux, la production est redistribuée à travers la ville, ne cessant jamais. La main-d’œuvre féminine bon marché et un contexte économique favorable permettent à la compagnie d’être concurrentielle et d’étendre son marché.
Au cours des années 1920, la mode change radicalement et les femmes se débarrassent de leurs corsets rigides et optent pour des formes plus naturelles et pour un meilleur confort. La compagnie est à l’affût des moindres détails de la mode et adapte les formes et les matières de ses dessous afin de garder sa place de leader dans le marché du sous-vêtement. Au début des années 1930, de nouvelles robes de soirée découvrent le dos et on développe le corset «Nu Back», véritable révolution. Après la Deuxième Guerre mondiale, les fibres synthétiques entrent en jeu et déclassent définitivement le corset. C’est alors que la compagnie lance une ligne de soutien-gorge et de gaines. En 1956, la ligne Daisyfresh est créée. Le succès des produits permet à la compagnie de continuer son expansion. Ses dessous sont vendus partout au Canada et exportés aux États-Unis et en Europe. On dit qu’au Canada, la Québécoise est plus raffinée que l’Anglaise dans son choix de lingerie. Les items les plus fantaisistes se vendent mieux au Québec.
Au début des années 1960, on assiste à la naissance du bas-culotte et Dominion Corset n’a pas su suivre cette évolution avec autant de succès. Le bas –culotte soutient par lui-même et la gaine est de moins en moins populaire chez la femme qui adopte ce nouveau confort au quotidien. La libération sexuelle des années 70 parvient même à mettre de côté le soutien-gorge. En 1977, Dominion Corset devient Créations Daisyfresh. En 1988, l’entreprise est vendue à Canadelle Wonderbra et quitte ses locaux du boulevard Charest pour s’établir dans le parc industriel de Vanier.
1900 À 2008 OU PLUS DE CENT ANS DE MODE
Ce qui marquera le plus la première moitié de ce siècle, c’est la façon dont la haute couture a vu le jour, comment elle s’est imposée comme maître des dictats de la mode et comment toute l’industrie moderne du vêtement en sera directement l’esclave. Le grand instigateur de la haute couture parisienne, Charles Frederick Worth, a instauré à la fin du 19ième siècle les règles de cet art. Alors que les tendances avaient été régies par les rois, la cour, les dandys et autres influents, la mode sera dorénavant l`affaire des couturiers. Cette mode est conçue pour les plus riches, pour les salons et pour l’élite. Vêtements et accessoires faits main par les grandes maisons de couture ne sont accessibles pour le peuple que par l’image. C’est la structure des grands magasins qui permettra à la mode d’être représentée plus rapidement auprès de tous. Elle peut ainsi atteindre plus rapidement les petits ateliers de couture qui s’en inspirent pour coudre pour les hommes et les femmes qui désirent porter sur mesure le dernier cri. C’est ainsi qu’ici au Québec naissent plusieurs petites maisons de couture dirigées par des stylistes inspirés des grandes tendances européennes.
Depuis presque quatre siècles, la silhouette féminine consiste à diviser le corps en deux parties inégales et distinctes séparées par l’étranglement de la taille par un corset. Différents volumes distinguent les époques, mais cette base demeure une ligne directrice. Le corset, qu’il est très difficile d’enfiler soi-même, nécessite souvent la présence d’un tiers afin de le lacer ou le retirer. D’une saison à l’autre, l’application de nouvelles garnitures et d’ornements est la principale nouveauté de la mode.
Du côté de l’élégance masculine, l’évolution est bien tranquille. Simple, sobre et sombre sont les caractéristiques de la mode masculine pour les décennies à venir. Le look anglais est maître de la garde-robe de monsieur. L’homme doit rester discret devant la femme, ne jamais lui faire ombrage. C’est le marquis de Brummell, célèbre dandy qui a dit : «La véritable élégance ne se remarque pas».
À Paris, l’arrivée de Paul Poiret en 1908 va bouleverser la mode féminine. Il propose des lignes plus droites et remonte la taille sous la poitrine. Cette silhouette est adoptée à grande échelle très rapidement. Le confort que suppose ce nouveau style est tout à fait conforme avec le changement de mode de vie qu’impose le transport en voiture.
Comment passer sous silence la révolution de Coco Chanel, grande dame de la mode, qui crée une mode axée sur un confort et une nouvelle élégance qu’elle définit à partir de son propre personnage. Elle conçoit avant tout pour elle-même, selon ses besoins de femme mondaine. Elle impose le pantalon, le jersey, le tailleur de tweed anglais, la robe du soir très fluide. Le monopole des hommes comme couturier est désormais révolu. Plusieurs femmes prennent alors leur place comme leader dans l’industrie du style et du luxe.
C’est Paris qui domine l’empire mondial de la mode. Au Québec, Montréal détient déjà une industrie du vêtement florissante. De nombreux ateliers suivent les dictats parisiens et reproduisent fidèlement les modèles européens. En marge de cette façon de faire, quelques couturiers et couturières s’entêtent à développer leurs propres modèles. C’est dans les années 1920 que des couturières comme Ida Desmarais et Gaby Bernier parviennent à une certaine notoriété en proposant une couture originale interprétée pour leur clientèle. Les ateliers et les maisons de couture se multiplient et les femmes se ruent à leurs portes en quête de vêtements exclusifs coupés spécialement pour elles.
Comment passer sous silence l’influence de l’Église catholique dans un pays aussi religieux que le nôtre. La première moitié du siècle a été marquée par la rigueur et l’indignation de l’Église en ce qui a trait à la mode féminine qui subit des changements très rapides. Alors qu’au début du siècle les femmes portent de petits cols de dentelle montés jusqu’au cou et que les robes couvrent les chevilles, en 1913 le décolleté en V voit le jour et se porte à toute heure de la journée. Les manches des robes raccourcissent ainsi que les ourlets. On assiste à un dévoilement progressif du corps féminin. En 1919, le pape Benoît XV déclare : «Quel grave et urgent devoir de condamner les exagérations de la mode! Nées de la corruption de ceux qui les lancent, ces toilettes inconvenantes sont hélas! Un des ferments les plus puissants de la corruption générale des mœurs.» (Imaginez comme ce cher Benoît doit damner notre époque du haut de son trône céleste!) On peut bien imaginer que la mode est à l’époque un sujet récurrent de sermons et de directives faites aux femmes. La mode est symbole de paganisme. Au début des années 1920, le port du pantalon est de plus en plus répandu et cette pratique est jugée immorale par l’Église. Il représente l’émancipation de la femme, perçue inconvenante et dangereuse. En 1925, c’est l’émoi chez les membres du clergé. Pour la première fois en Occident, l’apparition d’une robe courte dévoile le genou. Cette immoralité renforce la position de l’Église et, en 1927, on crée la Ligue catholique féminine qui a pour mission de «protester par l’exemple et par l’action contre les modes inconvenantes».Celle qui adhère à la cause doit porter des vêtements faits de tissus opaques couvrant la poitrine, les épaules, les bras jusqu’aux coudes, et descendant au moins à la mi-jambe. Deux ans après sa création, la ligue compte 30 000 membres. Ce nombre impressionnant témoigne de la controverse. Cette forte pression exercée par l’Église auprès de ses fidèles n’a pas eu raison de l’évolution de la mode. Peut-être l’a-t-elle seulement ralentie à cette époque.
Cette évolution tient de différents facteurs de société. Entre autres, la première grande guerre laisse nombres de veuves dans la nécessité de travailler et de s’affranchir. D’un autre côté, la frivolité s’installe chez une jeunesse qui sent l’urgence de vivre et de délaisser les convenances. Cette nouvelle indépendance de la femme justifie en partie ce ras-le-bol des vêtements contraignants, compliqués et trop élaborés. Cette nouvelle simplicité vestimentaire explorée dans les années 1920 laisse à la femme la liberté de mouvement et d’expression. Son corps est mis en valeur naturellement comme il ne l’a été depuis des siècles. En regardant cette histoire avec du recul, on a envie de dire : Enfin! , Libération! La féminité dans sa conception moderne vient de naître. Les poitrines sont plus naturelles, les formes sont plus droites, finis les carcans où il était impossible de prendre son souffle. Le mythe des femmes qui perdaient connaissance n’est pas un mythe. Des corsets trop serrés et des tenues trop lourdes ont été à l’origine de nombres de ces malaises. De cette première guerre mondiale sont nés de nombreux échanges durant lesquels l’Europe prend goût à tout ce qui est américain. Cette influence accélère la démocratisation de la garde-robe autant féminine que masculine. Chez les mondains, on pratique des activités sportives, tel le tennis, la randonnée ou la bicyclette, la pêche ou la chasse aux papillons… Ces activités nécessitent un nouvel attirail plus décontracté. Chez l’homme, c’est l’arrivée du pantalon plus mou et de couleur pâle, des bermudas et du chandail « polo ».Chez elle, c’est le très remarqué pantalon qui prend toute l’attention, mais aussi les chandails en jersey, les jupes qui se rapprochent du genou, les chaussures plates et les chevelures ondulées portées par le vent. Côté chic, le cinéma américain tient le monopole de l`influence. Les stars sont les nouvelles icônes de beauté, détrônant les riches bourgeoises européennes. Katharine Hepburn, Marlene Dietrich, Greta Garbo pour n’en nommer que quelques-unes, portent des tailleurs, des décolletés plongeants, des drapés bénitiers et des robes du soir qui révèlent élégamment leur anatomie. Elles portent de façon bien calculée la fourrure, les paillettes et les mousselines. Elles arborent une extrême féminité et une élégance qui se perdra malheureusement.
Les années 1930 à 1960 ont toujours représenté pour moi l’idéal de la mode féminine. Être couturier à cette époque devait être absolument fabuleux. Une quantité innombrable de maisons de couture ont habité à cette époque les rues de Montréal et de Québec. Quelques figures ont marqué cette histoire qui, à mon grand regret, est très peu documentée en ce qui concerne la ville de Québec.
En 1927 Raoul-Jean Fouré ouvre sa maison de couture à Montréal, rue Crescent. Il offre à sa clientèle des modèles uniques, confectionnés sur mesure pour chacune d’entre elles, leur garantissant l’exclusivité de ses créations. Précurseur dans son domaine il connaîtra un grand succès sur la scène québécoise et canadienne. Au cours des années 1950, il entreprend de faire connaître la mode canadienne par le biais de divers événements. En 1954, il devient le premier président de l’Association des couturiers canadiens. En 1960, il devient le premier couturier à travailler avec un manufacturier de fourrure, proposant des créations avant-gardistes, mélangeant le tricot et la fourrure. Sa carrière très riche a ouvert le chemin pour de nombreux successeurs. Il a permis à la mode québécoise et canadienne de se présenter et de rayonner sur la scène internationale.
A Québec, en 1938, Françoise Bernier est engagée au salon de couture de Jeanne Rancourt dans la haute-ville. Elle y réalise sa première robe de mariée. Elle se dirige vers Montréal pour parfaire ses connaissances en coupe et en patrons. Elle décide de revenir à Québec et d’installer son atelier dans la résidence familiale à Limoilou. En 1944, elle décide de travailler pour Jean Fortin, couturier très réputé dans la ville, dont l’atelier est situé rue de l’Église en Basse-Ville de Québec. Après quelque temps, elle songe à ouvrir son propre atelier, mais menacé de perdre sa grande collaboratrice, Jean Fortin décide de lui laisser créer sa propre griffe sous son toit. Elle signe sa propre collection jusqu’à la fermeture du Salon Jean Fortin.
Toujours à Québec, Armand Caron, intéressé depuis son plus jeune âge par la mode, dessine des modèles à temps perdu. Il commence à travailler pour le magasin Audet et Giguère situés sur la rue Saint-Jean, où l’on vend entre autres des tissus. En 1943, il s’associe à une collègue pour ouvrir une boutique de confection pour dames, sous le nom de «Armand et Jeannine», au 45 rue Saint-Louis. Situé près de la colline parlementaire, il attire une clientèle qui se rattache à l’élite politique. Il devient le couturier de Claire Drapeau, épouse du maire Jean Drapeau de Montréal. Il travaille également comme couturier à domicile et voyage un peu partout au Québec et même aux États-Unis.
Les années 1960 et 1970 amènent un vent de renouveau sans précédent. Les changements sociaux sont profonds et touchent toutes les couches de la société. Les rapprochements entre les cultures et entre les classes sociales démocratisent l’art du paraître. Grâce à l’expansion de ce qu’on appelle maintenant prêt-à-porter, la mode est accessible à tous. La classe moyenne s’installe pour devenir majoritaire et prend goût à cette consommation nouvelle. Les grandes tendances ne sont plus uniquement dictées par la haute couture parisienne. Des créateurs s’inspirent des gens de la rue, les acteurs et les chanteurs sont les ambassadeurs de cette révolution du style. La mini-jupe, la ligne trapèze, le synthétique, les chaussures plateforme, les formes graphiques, les couleurs bonbon, la patte éléphant et la maille sont autant d’éléments révélateurs de cette époque. Même l’homme emboîte le pas vers cette transformation avec des imprimés ludiques, des formes plus moulantes et des couleurs osées.
En parallèle, le jean gagne la faveur populaire. Véritable culte, il devient le code vestimentaire de la génération hippie des années 1970. Les décennies à venir le verront se décliner dans une foule de modèles, de couleurs et de fantaisies. La région de la Beauce devient un acteur important dans la fabrication de jeans.
L’Exposition universelle de 1967 est un repère historique dans l’histoire de la mode québécoise. Les designers de la province s’activent pour créer les uniformes des hôtesses de différents pavillons. Les défilés affluent. Les échanges entre couturiers du monde entier se multiplient. Cette ouverture sur le monde stimule la création et ouvre la voie à une vision plus large de l`industrie internationale de la mode.
Les couturiers de cette époque vivent un tournant auquel plusieurs ne survivront pas. L’engouement pour le prêt-à-porter provoque une lente désertion des salons de couture. Les mœurs changent et les plusieurs couturiers habitués à leur contact avec la clientèle et à leur travail minutieux voient d’un mauvais œil la production en masse de leurs créations. D’autres tenteront l’aventure et s’y perdront. On se souvient des noms de ceux qui ont réussi : Michel Robichaud, Léo Chevalier et Jean-Claude Poitras en sont quelques-uns.
Au même moment, Québec accueille John Kelly en 1962, après une longue absence durant laquelle il a poursuivi sa formation à Paris. Il s’établit au 996, rue de Salaberry. Sur la porte, on peut lire : «Création John A. Kelly. Spécialité robe de mariée. Haute couture.» À la même enseigne logent le salon de couture, l’atelier et l’école de couture, en plus d’une école de «charme» où il enseigne la tenue, le maintien, le savoir paraître. La haute société, de Montréal à Percé, s’empresse de recueillir les conseils judicieux de John Kelly. Il devient le couturier des dames de politiciens et de leur entourage. Travaillant dans la plus pure tradition de la haute couture, John Kelly refuse de moderniser son art et décline les offres de l’industrie du prêt-à-porter. Sa carrière prend fin abruptement en 1971, alors qu’il meurt assassiné dans sa résidence. Avec lui meurt une génération de couturiers et un art de vivre et de concevoir la mode.
À Québec, une poignée de commerçants visionnaires contribuent à l’ouverture de Place Laurier, le 11 novembre 1961. C’est le premier centre commercial entièrement couvert. Le nouveau concept connaît la faveur du public et ne cessera de croître. Les églises se vident tranquillement pendant que les centres d’achat se remplissent. Véritables temples de la consommation, ils sont aujourd’hui la nouvelle religion du peuple.
Dans les années 1980, une mode surdimensionnée fait le bonheur de ceux qui aiment la couture. Finis les ajustements complexes. Les techniques de coupe et de couture sont simplifiées et les ateliers reprennent vie. Le Quartier Petit Champlain regorge d’artisans qui mettent à profit leurs créations dans leur boutique-atelier. La mode prend sa place à travers la poterie, la joaillerie, le tissage, le travail du cuir, etc.… On découvre les lignes d’Élizabeth Paquet, Blanc Mouton, Poil de Carotte, Calicot et Peau sur Peau.
Depuis le début des années 1990, les designers de mode tentent de trouver leur place dans le monde effréné de la consommation. Tantôt distribuées dans les magasins, tantôt dans leur propre boutique, leurs créations se rivent à la concurrence féroce des marchés étrangers. Le prix des vêtements amorce lentement mais sûrement une décroissance qui ne cessera pas. Le design est une industrie précaire, mais des créateurs passionnés gardent en vie cette vision d’une mode québécoise. Montréal demeure la capitale de la mode canadienne. En 2002, plus de la moitié de l’industrie canadienne du vêtement, environ 46 000 employés, est au Québec. Bien sûr, on parle de l’industrie manufacturière du vêtement, qui n’est pas toujours liée à celle du design de mode. Certaines figures ont gagné leur notoriété dans ce domaine et on parle de Marie Saint-Pierre, Hélène Barbeau, Philippe Dubuc, Dénommé Vincent, Christian Chenail, pour n’en nommer que quelques-uns, qui ont su poursuivre une identité vestimentaire québécoise. À Québec, nous sommes beaucoup moins nombreux. Je me compte malheureusement parmi les plus anciens, accompagnée de Hoang Nguyen pour Autrefois Saigon, de Jean-François Morissette, designer de fourrures, Annie Bellavance de Souris Mini, designer de mode enfantine, Angela Jones, designer de maillots de bain, la griffe Myco Anna, ainsi que d’une relève qui fait fourmiller les ateliers de la ville.
QUÉBEC, UNE IDENTITÉ MODE
Québec pourra toujours envier sa grande sœur Montréal, capitale de la mode. Rivalité dans bien des domaines, mais complicité dans la mode. La proximité et les ressources de Montréal ont permis à Québec de développer une industrie bien vivante. Depuis les débuts de la colonie, la femme de Québec est remarquée pour son raffinement et son élégance. Encore aujourd’hui, elle séduit par ce classique teinté de fantaisie. Certaines tendances n’auront pas la cote à Québec alors que d’autres seront apprivoisées pour plus longtemps qu’ailleurs. Une ville où le bleu marine régnait en roi pendant les années 1990 alors qu’il avait presque disparu à Montréal. Certains regardent Québec et la décrivent comme ville de fonctionnaires, trop tranquille, trop sage, trop homogène. J’ai construit ma carrière à Québec sans trop me poser de questions, y étant native. Avec les années j’ai affirmé ce choix malgré l’attrait de la métropole en matière de mode. Les femmes de Québec m’ont permis de révéler une mode intemporelle et classique certes, mais jamais banale. Ce marché auquel je m’identifie profondément ne succombe pas aux dictats imposés par une machine à consommer qui veut sans cesse nous relooker. Bien sûr, nous sommes avides de changement et de nouveauté. Mais on doit apprendre à se servir de la mode et non la servir. Deuxième peau, le vêtement doit révéler l’essence d’une personne, l’aider à s’appartenir, à s’identifier et à s’aimer.
Québec restera toujours pour moi la ville par excellence, où il fait bon vivre, ville de culture qui m’aura permis d’exprimer mon art. Québec, ville de mode où les femmes m’ont comprise et conquise.
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